mercredi 9 décembre 2020

Polynésie : Les Marquises (Nuku Hiva - Taiohae)


Polynésie Française

Ile de Nuku Hiva


Après la grande traversée du Pacifique, nous arrivons enfin aux Marquises. On a du mal à y croire nous-même. La Polynésie tiendra-t-elle ses promesses après une traversée bien méritée ? Rassurez-vous, nous verrons des tikis, entendrons des ukulélés, assisterons aux danses Haka et serons très bien accueillis.

Tiki dans un jardin du centre ville

Nous entrons dans la baie de Taiohae sur l’ile de Nuku Hiva et essayons d’ancrer le bateau car le guindeau n’est pas de cet avis et décide de nous embêter un peu (un des fils électriques s'est débranché lors de la traversée). C’est peut-être le ballet majestueux des raies Manta qui viennent nager autour d’Unavoq qui dérange notre guindeau. Quel spectacle pour notre arrivée !

Grande raie manta (Mobulidae)

Grande raie manta (Mobulidae)

De suite, nous avons la visite de bateaux voisins qui viennent nous accueillir et nous féliciter pour la traversée. Cela fait plaisir, on est vraiment heureux d’être là.

Le lendemain matin, après avoir pris quelques renseignements auprès des voiliers voisins, nous débarquons au ponton pour engager les formalités d’arrivée. Nous rejoignons le poste de gendarmerie qui se situe un peu plus haut dans la ville, sur la droite en sortant du port. Même si nous sommes Dimanche matin, un gendarme nous reçoit (il y a une permanence le dimanche matin). Nous remplissons plusieurs formulaires et l’on nous demande d’envoyer le formulaire des douanes à Tahiti par mail car ici pas de bureau des douanes. Par contre, même si nous sommes en territoire français, il nous tamponne nos passeports. C’est juste un peu bizarre.

Coté Covid, on avait fait une demande d'entrée écrite depuis Panama. Comme il y a 38 jours de mer, il s'agit juste de certifier que personne à bord n'est malade ou n'a été malade durant le voyage.

On profite des boutiques alimentaires ouvertes pour acheter quelques denrées fraiches. Par contre il faudra attendre le lendemain pour l’ouverture de la poste afin d’obtenir le graal : la fameuse carte Sim nécessaire à la téléphonie. Mais hélas pas si simple, car les cartes prépayées ne permettent pas d’avoir la 4G, seulement du Edge (bas débit). Il nous faudra prendre un forfait téléphonique de 1 an pour accéder au service de la 4G. Mais pour y avoir droit, il faut être résident sur l’ile. Heureusement nous avons pu bénéficier d’une attestation à la mairie de Taiohae. Nous avons appris depuis que la mairie ne souhaitait plus faire ces attestations pour les plaisanciers : il faut justifié de 3 mois de résidence. Dommage !!! Peut-être est-ce encore possible dans une autre commune de Nuku Hiva ?

Mouillage avec ancres avant et arrière 

Notre ancrage dans la baie est à gauche en entrant. On apprendra très vite que le mouillage est rouleur et qu’il est nécessaire de mettre une seconde ancre à l’arrière pour éviter de rouler. C’est une 1ère pour nous. Alain met l’ancre dans le dinghy et déroule tranquillement la chaine, puis il place un orin de manière à retrouver l’ancre. Cela nécessitera plusieurs essais avant de réussir à obtenir le bon résultat. Si l’ancre est mal installée, elle dérape et se retrouve sous le bateau, donc inefficace voir dangereux pour le gouvernail …

Sur l’ile, les gens sont hyper gentils et agréables. Ils prennent le temps de vivre. Très vite nous ferons la connaissance de Victoire et Marianne qui vendent des fruits et des légumes sur le marché couvert : un vrai moment d’échange et de rencontre. Elles nous feront découvrir des variétés de fruits et de légumes locaux comme les pamplemousses ou les petites bananes, les concombres croquants et les énormes avocats, tous issus de leur «faapou» (jardins familiaux dans la montagne). 

Pamplemousses que l'on trouve dans tous les jardins


Viki (Victoire) lors de la corvée d'eau à Tapivaï
Elle n'a pas de bidon, seulement une centaine de bouteilles

En dinghy, c’est chaque matin la traversée de la baie pour se rendre au ponton ; Là il y a Kévin de « Yachts services » qui propose ses services notamment du gaz butane (il recharge les petites Butagaz de 3kg), du matériel nautique à commander, son carnet d’adresses dans l’ile et un service de laverie. 

Kévin participe et anime le "Cruiser net" de Taiohae, chaque matin du lundi au vendredi à 8h sur le canal VHF 68. Mais c’est encore en Anglais…. donc pas beaucoup de français sur ce réseau d’échange.

Ponton des pêcheurs

Sur le ponton, les pécheurs vendent leur poisson à leur retour de pêche. C’est un moment très particulier. L’occasion du découpage du poisson provoque l’arrivée de requins qui viennent se battre pour manger les déchets lancés à la mer par les pêcheurs. C’est très impressionnant.

Les requins du ponton

Le même pris en photo par Guillaume sous son voilier...

Au ponton, il y a aussi un snack qui propose des repas à 1 000 CFP (environ 8,20 €) et notamment un excellent jus de pamplemousse frais. 

Non ce n'est pas une mousse,
c'est un jus de pamplemousse frais !
A Taiohae, il y a de nombreux artistes, sculpteurs, facteurs de Ukulélé, musiciens, danseurs...

Sculpteur de bois exotique
au centre artisanal


Sculpture de bois de rose : ici un Tiki


Détail d'un Ukulélé
les cordes sont en nilon



De nombreuses essences de bois sont collées
pour obtenir un son et une couleur particulière

Après avoir récupéré de notre traversée, nous avons loué un 4X4 avec des copains voileux, Magali et Willi. 

Magali et Willi du voilier suisse Vela-dare

Ce fut une très agréable journée riche en découvertes et en péripéties. Il y a de forts beaux paysages très différents selon les versants de l’ile. Nous avons testé la route qui contourne l’ile par le Nord. Elle part de l’aéroport (un peu avant), c’est en fait une piste qui mène jusqu’au village d'Aakapa. Quelle aventure. Une vraie piste, guère utilisée et qui s‘effondre par moment, ce qui contraint à enlever les gros rochers… Vraiment pas confortable, mais elle offre une vue remarquable sur les différentes criques Nord.

Noter les bidons que l'on transporte afin de refaire les pleins d'eau et de combustible
 avant de retourner au bateau

Cette route nous a permis de faire la connaissance de Patrick et Evelyne et leur fils Yann qui tiennent un snack à Aakapa. Une rencontre comme on les aime. Ils nous ont proposé un repas préparé à la dernière minute et nous ont offert quantité de fruits et de légumes de leur plantation. Des gens vraiment charmants (on recommande). Vous pouvez les appeler au 87 25 10 05 avant de venir, et ainsi commander des plats locaux.

Patrick, Evelyne et leur fils Yann

Patrick cultive la vanille,
variété locale qui sèche sur la liane

La fleur de vanille

Il récolte aussi le fruit du "Kava", de son petit nom pometier
(Pometia pinnata)

qui ressemble au longane asiatique
(à ne pas confondre avec l'autre Kava, le piper methyscum
dont les racines servent à réaliser la boisson rituelle polynésienne)

D’Aakapa nous atteingnons ensuite Hatiheu, joli village de bord de mer.

Eglise d'Hatiheu

Plage de sable volcanique noir à Hatiheu

Pitons volcaniques de la baie d'Hatiheu

Sur la route du retour vers Taiohae, on s'arrête visiter deux sites archéologiques : Hikokua et Kamuihei. Le premier est indiqué par une petite pancarte sur le bord de la route, le site est à main gauche en venant d'Hatiheu. Second est en bord de route, impossible à rater :)

Banian du Pacifique du site de Kamuihei
(ficus prolixa)  

Site de Kamuihei, pilier en bois d'un Paepae
(plateforme en pierre)

Tikis de Hikokua

Ce sera ensuite un arrêt à Taipivai pour récupérer de l’eau à la source. Eh oui, la seule contrainte de Taiohae est qu’il n’y a pas d’eau potable en ville. Il y a, à disposition des habitants, quelques endroits où l’on peut bénéficier de réservoir contenant de l’eau filtrée, mais elle prend parfois une couleur jaune. Cela ne vaut pas l’eau de Taipivai, qui est une excellente eau de source.

Plus tard, nous avons réalisé un autre voyage en 4x4 avec Guillaume et Brigitte sur « Kaleo o Ke Kai ». 

Guillaume et Brigitte
et le chat Moana

Cette fois ci ce fut la découverte de la route des cascades, au Sud de la route de l’aéroport. Nous empruntons un chemin à travers les pins encore plus difficile que celui du Nord et encore plus perdu au milieu de la végétation : une grande aventure à la « Indiana Jones » qui se terminera à Hathieu par un bivouac avec un feu de camp sur la plage. 

Forêt de Pinus, terre volcanique aride
les paysages sont très contrastés

Pas de nono lors du bivouac, un petit vent les chassent, par contre de gros cafards viennent chercher des déchets alimentaires le soir.  

Lever du soleil sur la baie d'Hatiheu


Notre tente d'expédition au bivouac,
juste à coté du ponton de débarquement
(On avait pris la tente, voulant initialement visiter l'Amérique du Sud)

On apprécie vraiment cette vie toute simple aux Marquises sur une ile si majestueuse avec des habitants si charmants.

L’ile offre aussi de superbes ballades à pied que nous découvrons au fur et à mesure de nos escapades ; elles nous offrent à chaque fois de beaux paysages et de belles rencontres comme Luis Mariano le menuisier ou Jacques le coupeur de bois de la pépinière ou Mataï de Taipivai.

Montée au col par le chemin forestier de la pépinière

Vue de la baie depuis le col Est
(sentier de la pépinière, 1h de marche A/R)

Vue de la baie depuis le sentier Tehaatiki 

Sentier ombragé de Tehaatiki

Sentier creux de Tehaatiki
1,5 heure de marche A/R

Juste au dessus du sentier,
on peut suivre un chemin de chèvre qui mène sous le piton
 avec une belle vue de la baie

L'ile bénéficie aussi d'excellents spots de plongée comme ceux des sentinelles de la baie de Taiohae ou de Anaho.

Plongée avec Guillaume
Moniteur et photographe pro

Murène (Muraenidae)
photo d'Alain :)

Pendant notre séjour à Nuku Hiva, nous avons eu le plaisir de recevoir à bord d'Unavoq Jean-Pierre et Michel, les deux frères d'Alain. 

Alain & Michel lors d'un pique nique à la baie Colette


Plage de la baie Colette

Les Daltons sur la plage de la baie Colette


Alain & Jean-Pierre (moniteur)
en plongée bien sur :)

Nous écrivons ces lignes depuis l'ile de Ua Pou, où le manque d'Internet se fait bien sentir : ici, pas de 4G, il faut squatter la librairie ou un restaurant pour mettre à jour le site... mais au paradis on ne fait pas la fine bouche :)


mercredi 4 novembre 2020

Tour du Monde

Fascination pour un Tour Du Monde


On sigle ce voyage particulier par trois lettres majuscules accolées : TDM. Et là, énoncé comme par magie, cet acronyme illumine les yeux de certains et dévoile la fascination du concept.

Dans la culture européenne, le "tour du monde" c'est peut-être d'abord, un peu, l'aventure sublimée par Jules Vernes au travers de son livre "le Tour Du Monde en 80 jours". C'est aussi une course après une chimère, car il existe autant de TDM que de personne. Et enfin, il y a le "partir pour partir", fuir en fait, mais c'est emporter avec soi ses problèmes et n'arriver à rien si ce n'est à se dégouter du voyage.

Certes la planète est quasi "sphérique" et l'on peut en faire le tour pour revenir à son point de départ. Il n'y a plus rien à démontrer, d'autres l'on fait avant nous. Emporté par l'élan du voyage, il n'est pas rare que les "tourdumondistes" ne reviennent pas. Non parce qu'ils se soient perdus, mais parce que la réalité d'un TDM dépasse l'idée simple d'un voyage.

Que l’on se lance dans la boucle à pied, à vélo, en voilier ou en montgolfière, bref partir d’un endroit de la planète dans une direction pour en revenir par l’opposé, n’a rien d’anodin. Cela laisse des traces dans les esprits, ouvre des voies ou des champs de possibilité quasi infini.

Il est évident que le monde moderne a grandement facilité l’accès à ce périple passionnant, et l’accomplir est à la portée de la plus grande majorité. Nous sommes "monsieur et madame tout le monde" ; nous avons lancé ce projet de circumnavigation sur une boutade, sur une envie d'aventure, un besoin de quelque chose d'indéfinissable. La vie rythmée et absurde que nous vivions manquait de sens. L'on ne se retrouvait pas dans les aspirations de notre époque, surtout celles rivées sur la croissance d'une activité humaine, ou plus perverse, celles distillées de la consommation et du jetable.

Notre boutade fatidique s'est passée au Groenland (en été 2015), lors d'une discussion sur les moyens de transport pour accéder aux sommets convoités. J'avais lu que dans les années 60, les italiens venaient grimper du coté d'Umanaq (72° N) avec l'aide d'un bateau venu d'Europe (Montagne di Groenlandia, Mario Fantin aux éditions Tamari, 1969). 

Cette solution permettait de pouvoir changer de massif facilement, et de transporter aux pieds des montagnes le matériel bien lourd de l'époque. Chiche répond Patricia, on peut revenir avec un voilier, à la condition que l'on passe par les pays chauds avant ; d'où la Transatlantique et la visite des Caraïbes en 2019. Te rappelles-tu Patricia qu'après les pays chauds nous avions parlé d'aller plus au Nord ?

Le Covid de cette année 2020 a changé la donne : la peur d'une pandémie mortelle pour l'humanité a eu l'effet d'une véritable 3 ème guerre mondiale. Toutes les frontières se sont fermées, tous les déplacements ont été bannis. De rêve porté au rang de mythe, le voyage est devenu paria, danger, et plus du tout glamour aux yeux de la majorité sédentaire.

Alors, nous avons décidé de continuer notre voyage, vers des contrées lointaines, là où la civilisation n'a pas distillé tout son venin de confort et de pollution associée. Au lieu de rester visiter les Caraïbes ou plutôt de rester confiné en Guadeloupe ou Martinique, nous avons décidé de traverser le Pacifique sans plus attendre. Tant pis pour Cuba, la Jamaïque ou le Guatemala, nous préférons notre liberté de mouvement à l'oppression aveugle des administrations apeurées qui ferment les frontières maritimes. Car si nous comprenons, nous marins, ou plutôt voyageur au long cours, le terme de quarantaine et sommes prêt à nous y soumettre, nous ne supportons pas la mise en place de règles toutes plus liberticides les unes que les autres. 

Où est donc passé le bon sens, celui de nos anciens, qui prône la modération et se rattache aux expériences de passé ? Surement pas caché dans le flux d'informations toutes plus sensationnelles et anxiogènes déversées quotidiennement. La peur produit son dictat de la sécurité, elle est organisée et mise en scène. C'est elle qui régit les décisions, et asservie les cerveaux.

Non, nous sommes sortis de ce système, et l'on peut le voir de l'extérieur, voir ses tentacules dévorer nos imaginaires, anéantir nos velléités de liberté. Finalement, la fascination d'un Tour Du Monde nous a sauvé, Patricia et moi ; sauvé d'une descente aux enfers de l'enfermement chez soi ; sauvé de la victoire du népotisme libéral qui, contrairement à son nom, ne produit qu'une aliénation aux biens de consommation au lieu de nous en libérer. 

Vive l'attraction des rêves, l'attrait des voyages, que les lectures de notre enfance puissent un jour continuer à perpétuer cet état de liberté que nous avons la chance de vivre et dont nous serons les témoins indéfectibles.

mercredi 21 octobre 2020

La Trans-Pacifique

Vers les Marquises

Après les quelques jours passés en Colombie pour une escale technique, il est temps pour nous de continuer l’aventure. 

Pas de télé le soir, seulement le grand spectacle de la nature
(Photo prise après le passage de l'équateur)
(cliquer pour agrandir)

Nous aurions bien aimé visiter Medellin ou Bogota, mais tous les sites touristiques sont fermés et il est difficile de circuler dans l'arrière pays. Alors hardi petit, c’est avec le sourire et du baume au cœur que nous levons l’ancre, les cales pleines de victuailles achetées à Buenaventura. 

Nous avons trouvé de tout en Colombie, y compris des yaourts, des céréales, des jambons, de bonnes conserves, des fruits et légumes. Il est très tôt (4h) car nous devons sortir du port et du chenal de Buenaventura avec la marée descendante afin de profiter du courant jusqu'à l'embouchure.

Le départ se passe bien. Unavoq est seul dans ce long chenal de 25 miles nautiques, aucun cargo à l’horizon. Notre seule rencontre sera quelques dauphins qui viennent jouer devant l'étrave du bateau pour nous dire au revoir en sortant de la baie.

Un vrai baume au coeur que d'être accompagné par des dauphins

Dès la fin du chenal franchi, nous partons en direction du sud en essayant de longer les côtes vers l’Équateur (le pays). Le vent est de la partie avec environ 20 nœuds et nous pouvons très vite mettre les voiles. Il fait gris mais nous n’avons pas de pluie ni d’orage. La journée se passe au rythme du vent et des vagues qui sont hélas toujours présentes. Mais très vite on se rend compte que nous avons une dérive très importante qu’il nous  faut corriger : le fort courant est contre nous. Dans la nuit nous nous apercevons que nous ne pourront pas suivre la côte : le courant nous déporte trop vers la terre. Ce sera le commencement de nos 15 jours de galère qui vont nous obliger à tirer des bords régulièrement. 

Avec un vent entre 20 et 25 nœuds constant au près (c'est à dire venant du devant du bateau) et un courant contraire de 3 voir 4 nœuds, des vagues de 3 à 4 mètres, nous n’avançons pas ou peu.  Même avec le moteur on fait parfois moins de 2 nœuds de vitesse. C’est dur car nous sommes obligés de faire souvent une journée dans un sens, puis à la tombée de la nuit on tire un bord dans l’autre sens. Moralité, sur 90 miles parcourus certains jours seulement 35 seront dans la bonne direction. Pas top mais on garde le moral car l'on sait que la route sera longue. Nous ne réalisons pas des bords plus courts car la mer est très agitée et nous préférons garder le plus longtemps possible le même réglage des voiles. C'est toujours stressant de modifier la voilure par gros temps, tant pour nous que pour le matériel.

Les zigzags que nous avons fait pendant 15 jours
Les triangles verts représentent chacun un jour de navigation
Les triangles noires et rouges des marques de travail
Le point rouge à gauche était le point visé au départ ...


Ile de Malpelo, patrimoine mondiale de l'Unesco

A ce rythme nous apercevons l’ile de Malpelo seulement le cinquième jour ; c'est là où sont nos amis du catamaran Silky. Notre route choisie est le passage par le Nord des Iles Galapagos. Les Pilot Charts (statistiques de vents par région et par mois) indiquent que c'est le chemin le plus venté. Les guides de grandes croisières confirment que c'est la route classique vers les Marquises. Cette route est utilisable toute l'année, mais le vent est plus particulièrement stable et fort à partir de juin jusqu'en novembre. Beaucoup de voiliers traversent plus tôt dans l'année pour profiter plus longtemps de la Polynésie avant l'arrivée de la période cyclonique.

Pour nous la question ne se pose pas, car nous resterons aux Marquises pendant la période cyclonique : c'est un endroit sûr, uniquement deux cyclones y sont venus en 100 ans de météo (les deux en 1983).

En haut les Marquises, plutôt une zone de développement de cyclones
qu'une zone à risque (cliquez pour agrandir)

 

Vers l'ile de Malpelo (en face de la Colombie) nous avons un passager clandestin qui vient se réfugier sur l’un des panneaux solaires. C’est un fou à pieds rouges tout blanc, très reconnaissable à son bec bleu et ses pieds rouges. Il passera la nuit sur le bateau et partira à la levée du jour. On était content d’avoir de la compagnie cette nuit là, un peu moins content du résultat. Il a fallu nettoyer le panneau solaire et le pont du bateau tout recouvert de déjections. Le locataire n’était pas au top de sa forme gastrique !!!

Deux jours plus tard, nous avons encore eu de la visite. Mais cette fois ci ce sont 11 fous à pieds rouges  qui sont venus s’installer sur la rambarde du pont avant. C’était très drôle de les voir se balancer au rythme des vagues fortes et du vent. Accrochés avec leurs pattes palmées et griffues, cela donnait une chorégraphie digne d’un grand maitre : spectacle du soir assuré, d'autant que certains se disputent les meilleures places :).

A chaque changement de bord, ils s’envolaient mais revenaient dès la fin de la manœuvre en nous montrant toute leur habilité à venir se poser sur le bateau en mouvement. Ce ballet a duré jusqu’après les iles des Galapagos, soit plus de 15 jours quand même.

Un specimen bien fatigué se pose maladroitement sur le tangon
Bec et masque bleu, très reconnaissable
(Sula sula)
La bande de piailleurs
Noter le temps bien gris et le ciel bien bas

La nuit, pendant nos quarts, nous ne croisons que très peu de bateaux. Sur l’ensemble de la traversée on en croisera seulement 5. Il faut dire que le Pacifique est bien grand …

Nos journées et nos nuits sont rythmées avec le vent et les vagues. Nous n‘avons pas beau temps, mais pas de fortes pluies ni d’orage, juste du temps gris. On s’occupe entre les changements de bord et les accélérations du vent (réduction du génois principalement).

Les journées passent vite car il faut aussi s’occuper des repas, de la lessive, de la surveillance des instruments, du remplissage des réservoirs avec les bidons, des niveaux du moteur, de la météo... 

Ce temps gris nous oblige à mettre de temps en temps le générateur pour recharger les batteries. Cela me permet de passer l’aspirateur durant la traversée (le générateur fournit alors le 220V dont l'aspirateur à besoin). Le pilote consomme beaucoup d’énergie (autant que le réfrigérateur, soit 70 ampères jour) et nous surveillons régulièrement le niveau des batteries pour éviter qu’elles ne se déchargent trop. 

Alain suit notre avancée tous les matins vers 8 heures. Il fait un relevé de notre position en m’indiquant la distance parcourue depuis la Colombie, la distances effectuée dans la journée et enfin la distance restant à parcourir. 

Tentative de mesure au sextant
Le plus dur ce ne sont pas les calculs mais bien la visée


Méthode efficace de récupération de la météo

Tous les trois jours, il récupère les fichiers grib de la météo grâce à notre téléphone satellite Iridium. C’est aussi ce téléphone qui nous permet de recevoir des informations par mail ou SMS des amis et de Jean-Pierre, le frère d’Alain, qui nous fait une veille météo et nous prévient de toute aggravation. Quand nous rencontrons un autre bateau, nous essayons toujours de le contacter afin notamment de lui demander sa météo. Souvent les gros cargos sont contents d'échanger des informations et intéressés par notre aventure : d'où vous venez, où allez vous, votre nationalité... Les quarts de nuit sont longs, même pour eux, et cela fait parfois des échanges surréalistes.

Heureusement tout est resté acceptable pendant toute la navigation : nous avons eu en moyenne 18 nds de vent, avec des rafales régulières à 25 nds et maximales à 38 nds. Pour notre Amphitrite, c'est pile poil le vent qu'il nous faut afin de bien avancer. Des voiliers copains qui avaient choisi la route Sud des Galapagos se sont retrouvés sans vent pendant 15 jours, roulés par les vagues sans aucun appui. Ce ne fut pas notre cas.

A ce rythme nous avons continué de progresser jusqu’aux Galapagos. Heureusement, après les Galapagos, progressivement nous sentons que le courant commence à diminuer puis à s’inverser. Ce sera une navigation plus efficace malgré un vent toujours au près et donc une forte dérive. En effet certains jours, on fera jusqu'à 145 miles par 24 heures avec des pointes de 7 à 8 nœuds sur plusieurs heures. Le seul hic sera toujours ces vagues croisées de 3 à 4 mètres qui nous ballotent de tous côtés.

Comme nous avançons avec une navigation plus efficace, le voyage devient plus agréable : on a la sensation que nos efforts sont récompensés. Puis le vent commence à tourner vers le Sud, puis Sud-Est. Après s’être assuré de ce changement, il est temps de mettre le tangon sur le génois (le tangon est une très grosse barre qui éloigne le génois du bateau pour le vent arrière). 

Tangon installé avec tout le génois sorti
Noter les brides qui empêchent le tangon de bouger car il est installé entre les haubans


Le même tangon avec 2 ris dans le génois
(génois enroulé donc plus petit)

Malgré les vagues, nous installons sans difficulté le tangon (on a de l'expérience après 2 ans de navigation), ce qui nous permet de gagner en vitesse et surtout de maintenir un génois sorti sans l’entendre claquer avec le vent. Sinon lors des descentes des grosses vagues le génois se dévente et claque, ce qui l'use et use nos nerfs aussi. En cas d’accélération du vent, le génois se rentre tout aussi facilement sans toucher au tangon. Avec ce dispositif et le vent toujours arrière on arrivera à faire notre record de vitesse à 12,4 nœuds. C’est un record absolu pour notre bel Amphitrite.

Les jours et les nuits de quart passants, nous arrivons enfin au passage de l’Équateur. Cela se fera à 5 heures du matin heure locale, le 28 août 2020. C’est un grand moment pour moi car je n’ai jamais été dans l’hémisphère Sud. Ce moment est magique, l’on voit tous les cadrans indicateur de la latitude afficher le 00° 00'. 000 S. Furtif, cela ne dure qu'une faction de seconde. Une fois passé l'équateur, on marche la tête à l'envers non ? :))) 

Descente vers l'équateur, cap 234°
5,6 nds de vitesse pour 17,4 nds de vent apparent (plus de 20 nds de vent réel)

Tous les éléments sont avec nous car ce sera aussi une superbe journée ensoleillée. C’est l’occasion d’un bon repas agrémenté d’une bonne bouteille de Champagne de notre réserve.

A la vôtre, les amis qui nous suivez

Qui dit soleil dit énergie solaire disponible
On la consomme en musique

Après l’équateur, on incurve notre trajectoire vers l'Ouest, on commence à sentir que l’on se rapproche de l’arrivée. Il nous reste alors encore 2000 miles à parcourir, soit une traversée de l'Atlantique... On suit avec intérêt tous les matins notre progression. Le temps se stabilise au grand beau, on peut pécher malgré les vagues croisées fortes.

Qui a dit que nous avancions tout droit ?
Pour les calculs de trajectoire, un décalage de 30° de routage est tout à fait acceptable
car cela n'engendre que 14% de surplus de route
Si l'on va plus vite ou que c'est plus confortable, alors on modifie légèrement le routage

Tout se passe bien à bord, nous n’avons pas d’ennui avec les instruments, ni le moteur. On épuise rapidement toutes les séries et les films emmenés, je lis quasiment un livre par jour, merci aux liseuses électroniques. Avec le beau temps, Alain se remet à la pêche.

Beau thon rayé,
appelé aussi Thon Listao ou Bonite à ventre rayé
(Katsuwonus pelamis)

On voit bien les rayures sur le flanc


On en fera d'énormes darnes à la poêle
et aussi 3 grands bocaux de conserve

Notre seule crainte est le pilote qu’Alain ménage de peur d’avoir à subir la même panne que nous avions eu lors d’un voyage précèdent. Il vérifiera et démontera la vis sans fin du pilote à plusieurs reprises. Ce sera pour moi quelques heures à tenir la barre du bateau dans une mer formée... mais par beau temps et de jour, tout est plus facile.

Patoune en tenue de sport pour tenir la barre

Spectacle du soir : des sauts périlleux de dauphins délurés :)

Quelques jours avant notre arrivée, nous aurons la frayeur de croiser de nuit un bateau de pêche taiwannais dont l’équipage dormait (il était 2 heures du matin). Nous étions sur des routes à collision. Nous avons eu beaucoup de mal à les réveiller en insistant sur la radio VHF. L'astuce pour les gros bateaux : envoyer un message sur leur MMSI, car cela déclenche une alarme sur leur passerelle et laisse des traces en cas de pépin. Après avoir réussi à les contacter tout s’est bien terminé. Ils ont arrêté leur bateau pour nous laisser passer, puis ils ont repris leur route et leur nuit. 

A Nuku Hiva, nous avons rencontré un voilier qui avait percuté de nuit un gros bateau pêcheur. Il a cassé son davier (système de fixation & remonté d'ancre) et le choc n'a même pas réveillé l'équipage du pêcheur. Incroyable.

Préparation du drapeau peint à la main sur tissus
A gauche le drapeau de la Polynésie, à droite celui de la quarantaine en jaune

Enfin, après 38 jours de navigation, nous sommes arrivés dans la baie de Taiohae de l’ile de Nuku Hiva aux Marquises. Contents d’être arrivés sains et saufs avec un bateau en pleine forme. On a du mal à se rendre compte que l'on vient de traverser le Pacifique. Il nous faudra plusieurs jours pour réaliser que nous avons parcouru 4 488 miles nautiques, soit 8 312 km en 38 jours de haute mer en autonomie totale.

Arrivée à l'ile de Nuku Hiva

Unavoq ancré dans la baie de Taiohae
Nous avons mis une seconde ancre à l'arrière
afin de maintenir le voilier perpendiculaire aux vagues
Le mouillage est très rouleur sinon...


Nota : On prévoyait une traversée en 35 jours. Ce calcul provient d'un mixte de nos lectures de traversées et de la vitesse moyenne de notre voilier. 

En demandant aux voiliers qui ont traversés cet été 2020, nous nous sommes rendus compte que cette moyenne cachait en fait un écart type très important. Le plus long trajet enregistré est de 72 jours pour un petit voilier Tchèque. Plusieurs voiliers ont mis entre 50 et 57 jours, généralement de petites unités. Un catamaran voisin a mis 42 jours. Sinon, la moyenne des autres voiliers tourne autour de 35 jours, généralement des multi coques ou des voiliers de plus de 45 pieds. Le record trouvé ici est de 30 jours, mais nous connaissons un voilier copain qui a mis 15 jours, cela laisse rêveur.


La trace de notre parcours
par la route Nord des Galapagos



Le choix de la route importe peu au final, que ce soit par le Nord ou par le Sud des Galapagos. Seul change le confort de navigation, car les temps de parcours restent quasiment les mêmes. Les routes Nord semblent beaucoup plus confortable.

La période de l'année importe peu aussi, car la route est toujours dans le bon sens du vent. La saison où le vent est plus prononcé et plus stable semble l'été, mais il y a alors des orages au Nord et plus de vagues croisées.